Après la récolte du teff
Les agriculteurs Ă©thiopiens travaillent le sol Ă  l'araire
Meules de teff.
Acacias caractéristiques des basses terres plus chaudes
INJERA, plat national Ă©thiopien Ă  base de Teff.
Jeunes fruits d'Opuntia ou figues de Barbarie, "bélès" en Tigrinya
Les yeux de la tendresse
Que c'est bon un câlin !
Enfants burkinabé
Paysage du sud Gonder
Eglise Ă©thiopienne du Tigray
Rencontre...
Marché dans le nord du Wollo
Godjo (maison ronde traditionnelle)
Dromadaires afars dans le Wollo
Eglise dans le Gojam
Voûte nubienne, aux multiples intérêts, dans l'extrême sud du Burkina
Procession vers l'Eglise en habits traditionnels
Paysage du Gojam
Demoiselles d'honneur Ă  GONDER
PĂŞcheur Ă  l'Ă©pervier sur le lac de HIKE (Wollo)
Tout ce qu'il faut pour un voyage agréable sur les pistes du Burkina !

Retour dans le pays d'origine

RETOUR DANS LE PAYS D'ORIGINE

A l'occasion de rassemblements E.R.M., plusieurs adolescents adoptĂ©s 10 Ă  15 ans plus tĂ´t, ont fortement exprimĂ© leur dĂ©sir de retourner dans leur pays d'origine. Leur demande s'accompagnait des condtions suivantes :

  • ne pas entreprendre seul(e) cette dĂ©marche,
  • ne  pas rĂ©aliser le premier voyage avec les parents adoptifs.

Aussi, en rĂ©ponse Ă  cette demande très lĂ©gitime qui n'est toutefois pas partagĂ©e par tous, E.R.M. a dĂ©cidĂ© d'accompagner les jeunes dans leur dĂ©marche, mettant ainsi une sorte de point d'orgue Ă  la dĂ©cision qui avait Ă©tĂ© prise pour eux de les faire adopter. Ainsi sont nĂ©s les "Camps de jeunes en ETHIOPIE" dont la première Ă©dition a eu lieu en 2005, suivie de plusieurs autres en 2007, 2009 et 2012.

Ces sĂ©jours, ouverts Ă  des jeunes motivĂ©s et manifestant une certaine maturitĂ©, nĂ©cessitent une prĂ©paration soignĂ©e et un accompagnement consĂ©quent. L'effectif est gĂ©nĂ©ralement limitĂ© Ă  15 jeunes et les Ă©quipes d'encadrement sont toujours constituĂ©es d'au moins un mĂ©decin gĂ©nĂ©raliste ou pĂ©diatre, d'un pĂ©dopsychiatre, d'un jeune adulte issu de l'adoption et qui a dĂ©jĂ  l'expĂ©rience de plusieurs retours dans son pays d'origine, et d'autres accompagnants au profil adaptĂ© et en nombre suffisant.

Le voyage de 2007 a été l'occasion de la réalisation d'un film "RETOUR EN ETHIOPIE" dont le DVD, avec ses très beaux bonus est disponible sur le site de la boutique solidaire http://laboutique.jeparraine.com. Retour en éthiopie

 

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Le docteur Marie-Pierre LABROSSE, médecin pédo-psychiatre, chef de service hospitalier, a eu l'occasion de présenter plusieurs restitutions de ces expériences toujours très riches. En voici quelques-unes :

 

PREMIER RETOUR EN ETHIOPIE

Quelques commentaires sur cette formidable expérience vécue ensemble cet été. De façon un peu arbitraire j’ai choisi de vous les présenter sous trois chapitres chronologiques.

  • Se confronter Ă  son histoire
  • Accueillir ce que l’on est
  • S’autoriser Ă  ĂŞtre soi-mĂŞme

 

Se confronter Ă  son histoire

Il fallait du courage.

Juste avant le dĂ©part nous avons pris le temps avec les jeunes de partager leurs inquiĂ©tudes, voire leurs angoisses Ă  propos de ce projet ;

  • Comment va se passer la rencontre avec mon frère ou un autre membre de ma famille ?
  • Est-ce qu’on va retrouver quelqu’un de ma famille ?
  • J’ai peur de ne retrouver aucune trace de mon enfance
  • Je suis inquiet d’apprendre des choses difficiles sur mon enfance.

Mais ce qui n’était pas exprimé, c’était aussi plus profondément la peur de ne plus se reconnaître, entre les souvenirs précis, l’absence de souvenirs conscients, les impressions plus floues, les éventuelles reconstructions imaginaires du passé (reconstructions d’autant plus nécessaires que l’histoire avait été chaotique, avec par exemple plusieurs déplacements sur de longues distances en Ethiopie) et ce qui allait être dit de leur enfance par ceux qui en avaient été les témoins.

J’ai peur aussi de ne pas être compris par ma famille adoptive, mes parents ou ma sœur.

Entre désir de se connaître et peur de ne pas se reconnaître, il a fallu faire le choix courageux de partir.

 

Il fallait de l’humilité.

Tout n’est pas montrĂ© dans le film par respect pour l’histoire de chacun. Par exemple on ne voit pas les visites dans les orphelinats d’Addis Abeba oĂą certains ont pu retrouver un morceau de leur histoire ou rencontrer des membres de leur famille. Quand nous approchions des lieux, les jeunes concernĂ©s disaient : « c’est lĂ , je reconnais ! Â» Pour d’autres, c’était Ă  l’intĂ©rieur des bâtiments que les souvenirs revenaient : « mon lit Ă©tait lĂ , je reconnais la balançoire, on jouait dans le jardin… Â» Enfin tel autre Ă©tait dĂ©visagĂ© puis reconnu par un adulte qui le nommait par son prĂ©nom Ă©thiopien.

Leur joie et leur émotion nous touchaient. Tout d’un coup, ils étaient un peu redevenus orphelins, à l’image de ceux qui étaient devant nous et avec lesquels on essayait de jouer, de parler. Impossible de se cacher la vétusté des lieux, la misère, le manque d’hygiène. Mais aussi les regards d’enfants qui espèrent, alors qu’ils sont parfois malades, privés d’affection, et qu’ils subissent indéfiniment la vie en collectivité sans réel projet d’avenir. Ils étaient eux-mêmes passés par là et l’indicible d’une telle expérience prenait forme et réalité sous nos yeux dans ces lieux.

Il faut oser accepter humblement ce regard sur une partie de sa vie, avec tout ce que cela comporte de souffrance, mais aussi de force et de capacité de résilience.

 

Il fallait ĂŞtre ensemble.

Nous passions beaucoup de temps dans un petit car qui nous conduisait dans les différents lieux. Quand un des jeunes était en train de retrouver une personne de sa famille les autres attendaient patiemment, parfois des heures dans ce petit car. J’étais étonnée de leur patience et de l’attention qu’ils se portaient les uns aux autres partageant leurs joies et leurs déceptions. Ils se témoignaient de la tendresse et se soutenaient comme si l’affaire de l’un concernait réellement tout le groupe. D’une certaine façon, et par nécessité devant la force des émotions à vivre, ils retrouvaient entre eux le fonctionnement relationnel d’un orphelinat dans lequel l’appartenance au groupe devient le seul support affectif, identitaire et familial.

Comme adultes et accompagnateurs nous avons essayé de soutenir chacun dans son parcours et de contenir les mouvements de groupe. Mais il est évident que nous ne pouvions pas partager cette expérience de la même façon, sauf Alem (Alem Bayon, notre fille adoptive) bien sûr. Cela faisait une différence qui a sans doute permis aux jeunes de vivre et de développer entre eux cette tendresse singulière née de leur histoire partagée.

 

DSCN0110Il fallait un peu de foi

Au cours du camp Ă  Bonga nous avons relu ce texte de la bible en JĂ©rĂ©mie au ch. 1 verset 5 : « Avant de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu ne sortes de son ventre, je t’ai consacrĂ© ; j’ai fait de toi un prophète pour les nations Â». C’est bien la prĂ©sence d’un père qui nous a accueilli et devancĂ© dans ce projet ; un père qui a toujours veillĂ©, espĂ©rĂ© et qui connaĂ®t toute chose.

 

Accueillir ce que l’on est

On peut penser qu’un tel voyage vers ses origines va permettre aux jeunes de retrouver prĂ©cisĂ©ment leur histoire et ainsi de connaĂ®tre qui ils sont. Un peu comme dans l’émission « perdus de vue Â» oĂą le simple fait de retrouver une personne suffirait Ă  rĂ©tablir les liens avec elle. Il n’y a pas d’effet magique ou de dĂ©couverte extraordinaire dans le retour aux origines. C’est plutĂ´t une sorte de remise en vie et en sens, d’élĂ©ments divers de son enfance, restĂ©s confusĂ©ment dans la mĂ©moire de chacun jusqu’au voyage. Ce travail intĂ©rieur de reconnaissance et d’unitĂ© se fait Ă  plusieurs niveaux selon l’histoire des jeunes.

 

L’enfant chez les siens

Certains ont eu la chance de pouvoir vĂ©rifier la prĂ©cision et la fiabilitĂ© de leur mĂ©moire sensorielle et affective. Ils disaient par exemple : Â« c’est ma rue, je me souviens, c’était donc vrai, je ne me trompais pas Â». C’était un peu comme s’ils se rĂ©confortaient Ă  travers la reconnaissance des lieux rĂ©els de leur enfance dont ils avaient gardĂ© secrètement les images au fond d’eux mĂŞmes.

Pour d’autres la situation remettait en conscience des idĂ©es, des sentiments, jusqu’alors refoulĂ©s : « je me souviens, je ne voulais pas partir».

Enfin la plupart ont retrouvĂ© des membres de leur famille, des photos de leurs parents. Les rencontres se sont passĂ©es dans un climat chaleureux avec quelques dĂ©bordements Ă©motionnels liĂ©s aussi Ă  la culture orientale. Il y avait d’abord beaucoup d’émotion, de surprise, puis de la joie. L’enfant « confiĂ© Ă  l’adoption Â» Ă©tait revenu. Ces retrouvailles sentaient bon la vie, plus forte que toutes les misères traversĂ©es. Il fallait prendre des photos comme pour vĂ©rifier et fixer la rĂ©alitĂ© de l’évènement. La famille se reformait, se resserrait autour du jeune. Les maisons s’ouvraient et le « buna Â» (cĂ©rĂ©monie du cafĂ©, Ă©lĂ©ment majeur de la culture Ă©thiopienne) se prĂ©parait. Venait alors le moment de se prĂ©senter et de prĂ©ciser les histoires de chacun, avec patience, du fait mĂŞme de la lenteur de la traduction, de l’amharique Ă  l’anglais, puis de l’anglais au français.

Mais au fond ce qui était important ce n’était pas le besoin de tout savoir sur son histoire ou de régler des comptes avec son passé comme on le ferait peut être en occident. Ce qui était en jeu c’était la nécessité pour les jeunes de remettre en histoire et en vie l’enfant qu’ils avaient été et qu’ils portaient intérieurement.

Quelque chose pouvait s’accomplir d’une première enfance brutalement interrompue :

  • un enfant reprenait vie
  • des parents vivants ou dĂ©cĂ©dĂ©s reconnaissaient cet enfant.

Entre adultes (parfois avec les jeunes) nous avons perçu la présence des parents décédés qui participaient sans aucun doute, à leur façon, à la joie de leurs enfants. Les eucharisties quotidiennes nous permettaient d’intercéder auprès d’eux, dans notre foi au Christ.

Reconnaître, ré-accueillir, ré-unifier, revitaliser, réconcilier à l’intérieur de soi l’enfant d’hier et le jeune d’aujourd’hui. N’est-ce pas l’œuvre du Christ en chacun de nous.

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L’enfant éthiopien

Dès l’aĂ©roport, en France, la question est venue par l’étonnement que provoquait ce groupe de jeunes, visiblement Ă©thiopiens, et qui ne parlaient pas l’amharique. Le camp Ă  Bonga nous a permis de plonger dans cette culture, Ă  travers la vie quotidienne partagĂ©e avec les habitants. L’accueil inlassable des familles et des communautĂ©s, les kilos de « bocolo Â» (maĂŻs en Ă©pi, bouilli) et les litres de « buna Â» prĂ©parĂ©s, les repas d’injĂ©ra (galette locale), les danses le soir, les jeux avec les enfants, les discussions avec les Ă©tudiants, les parties de volley, la vĂ©gĂ©tation, le climat, la boue après la pluie … On pouvait se donner le droit d’aimer et de goĂ»ter cette culture dans tous ses aspects, tout en mesurant l’importance des difficultĂ©s pour vivre ou survivre. On Ă©tait aussi heureux de les aider avec les chantiers rĂ©alisĂ©s, le soutien aux personnes âgĂ©es, l’animation auprès des enfants, les soins aux malades.

Aimer c’est aussi souffrir avec, dans le respect des différences. Au fond de cette jungle éthiopienne, les jeunes ont pu vérifier qu’ils étaient maintenant bien français, avec ce que cela comporte de confort et de progrès scientifique. Mais ils ont aussi dénoncé l’enfermement dans l’individualisme et le matérialisme de notre culture occidentale. On était loin du schéma simpliste du peuple développé montrant l’exemple aux plus pauvres.

Cette expĂ©rience du camp Ă©tait fondamentale pour souder notre groupe mais aussi pour approfondir notre propre rĂ©flexion. Nous avons pu prendre le temps de nous poser et d’intĂ©rioriser ce qui se passait. Par exemple il y avait un enjeu fondamental pour essayer de se dĂ©lier de la culpabilitĂ© imaginaire d’avoir Ă©tĂ© mis Ă  part et « sauvĂ© Â» par l’adoption : « Pourquoi moi ? â€¦. Qu’est-ce que je peux faire pour eux ?…. J’ai honte de tout ce que j’ai Â». Il n’y avait pas de rĂ©ponses Ă  ces questions en dehors de la joie simple et vrai d’avoir pu vivre et partager en toute amitiĂ© avec des jeunes Ă©thiopiens.

Ces questions une fois déposées nous laissaient la possibilité de nous ouvrir à une vraie générosité, parfois difficile, de partage et d’écoute. Ils pouvaient laisser résonner en eux sans crainte et avec fierté les deux cultures qui fondent leur identité.

 

L’enfant orthodoxe

C’était vraiment une surprise pour moi d’aborder ce thème. A l’occasion d’offices religieux, au sein des missions, les jeunes nous ont partagé le mal à l’aise qu’ils ont ressenti par le fait qu’ils ont eu à abandonner leur pratique religieuse orthodoxe en arrivant en France. En effet ils avaient pour la plupart reçu une éducation religieuse dès le plus jeune âge, selon le rite chrétien orthodoxe. Dans leurs familles adoptives, ils ont découvert le catholicisme, l’absence de pratique et le matérialisme ambiant auxquels ils ont du s’adapter.

Le voyage en Ethiopie nous a permis de redécouvrir à quel point l’identité individuelle et collective était construite sur les représentations religieuses. Il n’y a pas d’espace de choix tant la référence au religieux est omniprésente dans la vie quotidienne, une sorte d’espérance et de réconfort maternel par la prière incessante à Marie. Des aspects de cette piété sont sans doute discutables au niveau psychologique et théologique. Mais dans un pays où la vie est encore sans cesse menacée par la misère et la maladie, on comprend qu’il est important de pouvoir s’appuyer sur une image maternelle comme celle de Marie pour espérer et se relever.

Les jeunes se sont donc rappelés leur foi d’enfant, les gestes appris en famille ou à l’orphelinat auprès des religieuses et des prêtres. Ils ont pu partager l’humiliation de s’être sentis ridicules (à leur arrivée en France) dans la pratique sincère de leur foi et l’impossibilité d’en parler. L’enfant orthodoxe s’exprimait enfin au cœur de ce voyage, bousculant nos certitudes religieuses ou profanes.

Comme Gilbert et Christine Bayon ont confié leur association à la protection de Marie, on peut imaginer qu’elle a elle même protégé ce chemin de foi et d’humanité pour chacun. Cette tendresse et cette foi dans la vie de Marie nous ont accompagnés tout au long du voyage.

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S’autoriser à être soi-même

Les liens avec la famille d’origine

Après le camp de Bonga, les jeunes qui avaient retrouvé de la famille pouvaient choisir de les rencontrer à nouveau. Les projets ont été variés, prouvant ainsi que le chemin était différent pour chacun. L’important était de vivre ce qui paraissait le plus adapté à la situation, sans obligation, mais avec le souci d’utiliser au mieux ce temps. Des jeunes n’ont pas souhaité être seuls pour retourner dans leur famille, d’autres ont préféré un long temps solitaire avec leurs proches…Il fallait commencer à apprendre à gérer cette nouvelle relation avec prudence, réalisme et affection. Mais contrairement à ce que l’on pourrait imaginer la demande des familles éthiopiennes n’était pas d’ordre matériel. Ils espéraient le maintien de la relation, quelques photos de France, un appel téléphonique ou un courrier.

Cette nouvelle relation, sans doute pas toujours facile à mettre en forme, peut devenir le support durable d’une réconciliation avec soi-même, sa famille, son histoire et son origine.

 

Les liens avec la famille adoptive

Ils étaient heureux de rentrer, impatient de partager. Le retour n’était pas discuté mais leur regard avait changé. On les sentait plus responsables de leurs études, de leur avenir. En quelque sorte ils choisissaient maintenant de leur plein gré leur adoption. La distance nécessaire à la réalisation du projet leur avait sans doute permis de mesurer l’affection qu’ils portaient à leur famille, affection qui pouvait leur permettre de se construire et de tenir leur place parmi les autres.

C’est lĂ  sans doute le fruit du projet qu’il nous reste encore Ă  partager ; comment un voyage vers ses origines change notre prĂ©sent et notre avenir ?

 

Conclusion.

Bien que n’ayant pas la même histoire personnelle, je ressens en écrivant ces quelques lignes combien ce voyage m’a transformée. Il m’a permis d’accueillir différemment notre petite Thaïs arrivée ce même été dans notre famille. Il a déplacé en moi les représentations du travail intérieur de guérison. Il m’a fait découvrir le rôle de nos parents décédés dans notre vie de foi. Enfin il m’a fait plonger dans la tendresse immense de Notre Père, dont Marie ne cesse de nous témoigner, par sa présence discrète, à notre quotidien.

Docteur Marie-Pierre Labrosse, 2007.

camp 2009

 

 

Les camps d’été en ETHIOPIE

A propos du voyage-retour vers ses origines

Intervention du Dr Marie-Pierre LABROSSE à l’AG 2012 pour ERM

Il y a de nombreuses façons de réaliser un voyage retour vers ses origines pour un jeune adopté et chacune a des enjeux spécifiques qu’il est nécessaire de bien connaître avant son départ. Par exemple certains jeunes partent avec leurs familles peu de temps après l’adoption, d’autres choisissent un voyage d’agrément à l’âge adulte enfin certains s’appuient sur des agences de voyage touristiques dans le pays d’origine. Sans porter de jugement à priori sur ces différentes façons de faire il est donc important de réfléchir au préalable à cette démarche riche d’enjeux pour l’avenir du jeune et l’équilibre de la famille adoptive.

Nous présentons ici la démarche soutenue par l’association ERM à partir de la réalisation d’un camp de jeunes l’été 2012 en Ethiopie, ceci sans entrer dans la dimension personnelle du vécu de chaque jeune. Ces derniers prendront sans aucun doute la parole en leur nom et en leur temps sur ce sujet, comme on le voit dans les associations de personnes adoptées. Nous développerons les enjeux de cette proposition pour le jeune, pour sa famille mais aussi pour l’association. Nous nous laisserons interpeller par les questions actuelles sur l’adoption à propos de ce camp, à partir de l’ethnologie, de l’anthropologie et de la psychologie.

 Camp 2012 1

1-Les enjeux

Pour l’association ERM

            Dès les dĂ©buts de l’association Christine et Gilbert Bayon ont eu le souci de suivre l’adoption des jeunes sur le plus long terme possible Ă  travers le maintien des liens en Ethiopie et les rencontres familiales organisĂ©es en France au cours des AG. C’est dans ce cadre que les jeunes aĂ®nĂ©s adoptĂ©s ont exprimĂ© directement Ă  Gilbert Bayon leur souhait de rĂ©aliser un voyage dans leur pays d’origine. En 2005 le premier voyage Ă©tait organisĂ© par l’association.

Cette démarche a pu s’appuyer sur les nombreux liens créés au fil des années avec les acteurs de terrain en Ethiopie mais aussi avec les parrainages mis en place autour de chaque adoption. L’organisation de ce voyage nécessite un important travail préalable de recherche sur chaque dossier de jeune inscrit pour le projet. Dix, voire quinze ans après l’adoption, alors que les enjeux de survie sont écartés, les parents naturels se mettent à parler différemment et peuvent parfois délier des fausses informations ou au moins préciser les liens de filiation directe pour chacun.

D’emblée l’organisation de ce camp a voulu se démarquer d’idées véhiculées dans le monde de l’adoption. D’une part ce projet n’est pas une condition indispensable à la réussite de l’adoption du jeune comme on peut le voir écrit par des témoignages sur de nombreux blogs via internet. D’autre part le voyage n’a pas vocation thérapeutique en soi pour les troubles présentés par les jeunes adolescents adoptés comme les troubles du comportement ou de l’attachement. Nous savons maintenant qu’il peut exister des situations où le voyage n’est pas du tout souhaitable et si ce projet permet une maturation pour la plupart des jeunes, cette progression n’est pas prévisible pour chaque jeune et déstabilise dans un premier temps comme on l’évoquera plus tard. Il est donc indispensable de passer par un temps de discernement.

Enfin ce voyage a besoin de s’effectuer dans de bonnes conditions matérielles et relationnelles. L’accueil par les missions lazaristes, les soutiens des acteurs locaux comme Miniwabe le fils d’Assefa ou Yonas pour la logistique, permettent un vécu de sécurité pour les jeunes traversés d’émotions complexes et parfois difficiles à assumer.

Pour le jeune

« Vous les adoptĂ©s… Quelle est et sera la demande de ces milliers de personnes venues d’horizons si diffĂ©rents ?.... Pouvoir voir, entendre, sentir dans le pays oĂą l’on est nĂ©, rencontrer des personnes qui vous ressemblent physiquement, se rattacher Ă  sa culture, Ă  l’histoire d’une rĂ©gion, d’une langue, d’un peuple. Mais surtout pouvoir faire face Ă  son histoire singulière, se la rĂ©approprier pour en faire l’un des moteurs de sa vie Â».

Fanny Cohen Herlem

Nous insistons auprès des jeunes et de leurs familles pour qu’ils attendent l’âge de 16ans au moins pour la réalisation de ce projet. En effet s’ils partent trop tôt ils le vivent plus passivement et sans implication personnelle. L’âge de 16 ans correspond aussi à un début de dépassement de la crise d’adolescence avec des repères sociaux, scolaires, familiaux et filiaux plus stables dans le pays adoptif.

Plus important encore est l’engagement personnel du jeune auquel nous allons demander une lettre de motivation et au moins un temps de rencontre avec les organisateurs avant mĂŞme son inscription. Il s’agit de discerner avec lui et sa famille si c’est le bon moment pour partir et  oĂą il en est dans:

-l’expression de son propre désir (pas celui de son entourage)

-son équilibre actuel dans sa famille, dans sa scolarité, dans sa santé en général

-ses moyens financiers et sa disponibilité

-sa connaissance de l’association responsable de son adoption. En effet certaines familles adoptives ont choisi de prendre de la distance par rapport à ERM, son projet et son éthique. Cette distance laisse parfois les jeunes dans l’incompréhension des enjeux de leur destin d’enfants adoptés et surtout complique leur investissement dans ce projet de camp.

Le jeune s’engage personnellement mais aussi dans une démarche de groupe. Même s’il se sait fragile dans la vie à plusieurs, il est nécessaire d’accepter ce choix de vie durant tout le camp. Les temps personnels sont respectés selon le souhait de chacun au moment précis des retrouvailles avec la famille d’origine. Mais nous savons maintenant l’importance de cette vie de groupe comme support identitaire et narcissique entre jeunes adoptés dans une même démarche sur leurs origines.

Pour rendre possible cette vie de groupe, une charte est présentée à chaque candidat au voyage. Elle permet à chacun de se situer au sein de ce groupe tout en respectant les autres. Elle sert de référence pour des difficultés de conduite au cours du camp.

L’accompagnement de chaque jeune avant, pendant (et après si possible) le voyage, par le biais d’entretiens rĂ©guliers Ă  la charge des accompagnateurs fait aussi partie intĂ©grante du contrat. Il s’agit d’offrir un espace personnel d’écoute pour permettre Ă  chaque jeune de s’exprimer par rapport Ă  ce qu’il vit. Ces entretiens ne sont pas des psychothĂ©rapies « sauvages Â» mais des accompagnements utilisant l’écoute et l’attention bienveillante pour favoriser le chemin Ă©motionnel, relationnel du jeune avec lui-mĂŞme, avec sa famille d’origine et avec les autres membres du groupe. Ils permettent ainsi aux participants une prise de conscience de ce qui les anime au cours des multiples rencontres vĂ©cues, sachant que le psychisme est fortement mobilisĂ© par ces expĂ©riences Ă  travers les souvenirs, les blessures, les joies, les dĂ©ceptions, les reconnaissances ….

Enfin nous demandons aux jeunes de s’engager dans une aide humanitaire, préparée avant le départ et mise en œuvre sur différents lieux comme la mission de Bonga. Il s’agit de trouver des finances mais aussi des vêtements, du matériel scolaire, en lien avec des besoins connus de la population, sans oublier la participation personnelle (et en groupe) à des travaux comme la rénovation de bâtiments, des activités d’animation auprès des enfants ou la réalisation de soins à la population.

camp 2012

Pour la famille adoptive

« L’Histoire est, partout et toujours, on ne le sait que trop, la cible de toutes les dictatures, car priver les ĂŞtres de leur histoire est peut-ĂŞtre l’essence mĂŞme de la violence. Â»

Bernard Golse

Comme on vient de le dire précédemment les familles sont invitées à respecter le cheminement et la décision de leur jeune. L’accompagnement au choix du voyage donne souvent l’occasion de vivre de nouveaux dialogues au sein de la famille. Le choix libre du jeune est toujours source de maturité pour lui.

Mais ce dialogue au sein de la famille n’est possible qu’avec le maintien d’une distance respectueuse, la plus juste possible entre famille adoptive et famille d’origine permettant des Ă©changes sur les diffĂ©rences culturelles et sociales. Les excès dans l’idĂ©alisation de la famille d’origine ou au contraire dans sa « diabolisation Â» ferment l’espace de rĂ©flexion et de prĂ©paration du jeune Ă  ce qu’il espère vivre. Le projet du voyage peut secrètement mobiliser chaque parent adoptif dans les reprĂ©sentations qu’il a construites de la famille d’origine Ă  travers le moment de l’adoption, les Ă©crits officiels, les parrainages mais aussi devant les rĂ©cits de l’avant adoption et les difficultĂ©s de « caractère Â» de son enfant.

Le jeune a besoin d’être accompagnĂ© par ses proches selon sa personnalitĂ© et dans la mesure du possible; c’est un enjeu important pour son retour du voyage. Souvent les parents Ă©clairent le cheminement, aident de façon adaptĂ©e pour les finances, incitent aux prises de dĂ©cisions, rĂ©affirment leur confiance dans ce moment oĂą le jeune peut ’être pris dans le doute et l’angoisse devant son projet.

Dès la préparation, du fait de la mobilisation et des enjeux psychiques et humains, les candidats au voyage vivent des réviviscences, des angoisses perceptibles par l’entourage. Le jeune peut devenir silencieux, un peu distant par rapport à l’habitude, pris dans des rêveries qu’il ne peut partager avec sa famille adoptive. Cette déstabilisation peut faire écho à l’angoisse des parents adoptifs par rapport au risque de perdre son enfant et de ne pas le voir revenir. En fait le voyage retour favorise dans la grande majorité des cas le lien adoptif. Mais ces difficultés peuvent dans un premier temps fragiliser les liens et il est nécessaire de proposer des rencontres avec les familles afin de les soutenir, elles aussi, dans ce projet.

La mise en Ĺ“uvre du voyage est l’occasion pour certains parents adoptifs de rĂ©flĂ©chir et de « contempler Â» tout ce qui a Ă©tĂ© vĂ©cu depuis le temps de l’attente en adoption de cet enfant. La dĂ©cision de ce voyage par le jeune invite les parents Ă  ce retour sur leur propre choix, sur les joies et les difficultĂ©s traversĂ©es dans l’adoption. En donnant cette libertĂ© au jeune, ils le rendent acteur de son destin et accomplissent leur vĂ©ritable rĂ´le de parents. Si l’enfant Ă©tait au jour de l’adoption passif et dĂ©pendant, le voyage retour lui donne l’occasion de s’affirmer et de se rĂ©aliser dans sa propre famille adoptive. Ceci nous a Ă©tĂ© confirmĂ© par le besoin spontanĂ© des jeunes de parler, entre eux au cours du voyage et parfois avec les accompagnateurs, des raisons du choix de l’adoption par leurs parents.

 

2-La question des origines

Les origines pour un ĂŞtre humain

On ne parle pas ici des origines au singulier car l’origine d’un ĂŞtre humain est un mystère. Au niveau psychique on parle de la reprĂ©sentation inconsciente de la scène primitive, ou du rapport sexuel Ă  l’origine de toute vie. Les jeunes enfants ont une curiositĂ© naturelle pour cette question : Â«  qui est le premier ?  D’oĂą je viens ?». C’est dĂ©jĂ  l’occasion de dire sa Foi devant le mystère. Mais c’est aussi le moment de rĂ©affirmer et d’expliquer Ă  l’enfant qu’il est nĂ© d’une relation sexuelle entre un homme et une femme, qu’il a Ă©tĂ© portĂ© par cette dernière durant le temps de la grossesse. Cette rĂ©ponse est très importante pour les enfants adoptĂ©s, dont la mĂ©moire est marquĂ©e inconsciemment par cette histoire de leurs origines.

Pour chaque personne la question de ses origines est une question incontournable car elle lui donne sa dignité d’être humain, fils ou fille, né (e ) de la relation de deux êtres humains, femme et homme. La filiation humaine donne en soi la dignité à tout humain, quels que soient son sexe, son histoire, son état de santé et de dépendance, sa situation sociale. C’est la question posée par les adultes nés sous X ou d’une IAD (Insémination Artificielle avec Donneur) et pour laquelle ils n’ont pas droit de réponse à ce jour dans notre pays.

Cette découverte des origines est constitutive de l’identité narrative de chaque personne, c'est-à-dire de notre histoire personnelle racontée aux autres et à nous-mêmes.

« Les bĂ©bĂ©s n’ont donc pas seulement besoin qu’on leur raconte des histoires, chose pourtant si importante, ils ont besoin aussi d’apprendre Ă  raconter, et Ă  pouvoir se raconter Ă  eux-mĂŞmes, leur propre histoire. Â»

Bernard Golse.

KEBEBE TSEHAI Children home

Les origines de l’enfant adopté

Poème de Vincent « AdoptĂ© Â»Regard

NĂ© au berceau du monde sous les coups de tonnerre

La Haine de nos frères ayant volé nos pères

C'est le cœur vagabond et l'âme solitaire

Que l'ultime coup d'épée nous sépare de nos mères.

 

Déboussolé, confus, dédiant ses seules prières
l'Enfant naĂŻf veux croire Ă  son bonheur d'antan
Mais c'est le cauchemar bientĂ´t qui le guette au couchant
Et dans ce corps si frĂŞle portant mille traditions
La flamme insouciante est en voie d'extinction

Enfin des ailes d'acier nous mènent au nouveau monde
La peur et l'étonnement se mélangent dans nos yeux
Lorsque soudain l'inconnu arrive Ă  deux
Parents dans le futur, c'est l'aventure de chaque seconde.

L'Enfant grandit et avec lui un deuxième cœur

Double vie, vient le jour oĂą il ne peut plus se taire

Peu comprennent l'adopté et son problème identitaire

Seul plonger à sa source apaisera ses rancœurs.

 

La quête des origines pour l’enfant adopté

C’est une Ă©tape pour des jeunes adoptĂ©s et le voyage retour peut ĂŞtre comparĂ© Ă  un rite de passage entre l’enfance et l’âge adulte. Voici comment en parlent les professionnels :

« La quĂŞte des origines chez l’enfant adoptĂ©: une Ă©tape nĂ©cessaire pour sa construction psychique Â»â€¦..

 

« L’enfant n’attend pas seulement une information Ă©vĂ©nementielle, ce qu’il veut savoir c’est pourquoi et comment il est devenu un enfant abandonnĂ©, d’entendre ce qu’il en est du dĂ©sir de ses parents et quelle place occupe-t-il dans cette histoire transgĂ©nĂ©rationnelle. Il veut ĂŞtre reconnu dans un passĂ©, s’inscrire dans une histoire et ĂŞtre issu d’un dĂ©sir de vie. Sa quĂŞte est double, elle est identitaire et narcissique. Â»

CG Loire Atlantique.

C’est aussi un profond dĂ©sir qui pour certains restera inconscient, une partie de leur vie ou mĂŞme toute la vie. Ainsi le tĂ©moignage d’Hanna Pool dans « La fille aux deux pères Â» Ă  propos de sa rencontre avec son père d’origine.

« Certaines femmes pensent au jour de leur mariage dès qu’elles sont en âge de dessiner une robe blanche. Moi, depuis toujours, je pense Ă  cette rencontre. Â»

C’est encore une attente comme le raconte une jeune femme dans le film «Retour en Ethiopie Â». Il s’agit de vĂ©rifier ses ressemblances physiques mais aussi son appartenance Ă  un peuple Ă  travers la mĂ©moire des perceptions et des sensations, la redĂ©couverte d’une culture, le plaisir de se fondre dans une population donnĂ©e.

C’est enfin un besoin pour la plupart de vĂ©rifier la rĂ©alitĂ© de ses souvenirs, de construire du sens Ă  partir des  « flashs Â» Ă©tranges qui envahissent la pensĂ©e et le psychisme et dont parlent parfois les jeunes adoptĂ©s. Dans sa recherche sur les traumatismes relationnels prĂ©coces le Dr Berger Ă©crit, Ă  propos de ces souvenirs sans forme qui reviennent sans cesse dans la pensĂ©e :

« Le but de cette rĂ©pĂ©tition est une tentative de reprĂ©sentation, de mise en forme et en sens de l’expĂ©rience, qui n’avait pas pu ĂŞtre rĂ©alisĂ©e initialement, car la quantitĂ© de stress et de tension brutale et imprĂ©vue produite par l’expĂ©rience avait dĂ©bordĂ© la capacitĂ© de gestion du psychisme. Ainsi, tant qu’elle Ă©chappe Ă  la pensĂ©e, Ă  la mentalisation, l’expĂ©rience revient sans cesse. Â»

Le voyage retour permet souvent une vérification de la mémoire et une confirmation des souvenirs plus ou moins précis. La mise en sens de l’histoire du jeune avant l’adoption, quand cela est possible, est une façon de recoller des éléments restés éparpillés et inexpliqués dans le souvenir du jeune. Cette reconstruction entraîne aussi un détachement, une distanciation, voire un deuil de l’histoire imaginaire des origines construite durant l’enfance adoptive. Mais le plus souvent nous observons, au cours de ces voyages, la qualité de la mémoire des jeunes, parfois longtemps refoulée devant les parents adoptifs, mais remise en vie par le projet du voyage.

 

3-Des regards différents pour penser ses origines

Quelques pistes de réflexion

De l’ethnologie

Au cours de son voyage le groupe est confronté à une culture complètement différente de celle de la France. Certains se sont préparés par des lectures ou la fréquentation de sites d’information mais il est nécessaire d’expliquer à nouveau, sur place, les règles de vie, les façons de penser et de se comporter de la population pour aider les jeunes à trouver des repères et de justes relations avec les personnes rencontrées. C’est souvent dans le dialogue quotidien avec nos guides professionnels que nous comprenons les enjeux aussi pour les familles d’origine.

Au niveau de la famille, la reconnaissance de l’appartenance familiale du jeune laissĂ© il y a plus de 10ans est intacte, avec le support des ressemblances. Les liens filiaux et familiaux ont Ă©tĂ© prĂ©servĂ©s et l’enfant « retrouvĂ© Â» est rĂ©intĂ©grĂ© dans cette culture par ses proches par le biais de repas partagĂ©s, d’échange de cadeaux et de temps festifs. Etonnamment les gestes d’origine, les embrassades entraĂ®nent le jeune dans ce mouvement d’appartenance malgrĂ© la parole rendue difficile par l’oubli de la langue maternelle et les habitudes du pays adoptif. Les frères aĂ®nĂ©s des fratries, souvent responsables de la dĂ©cision de l’adoption, marquent Ă  nouveau leur autoritĂ© en organisant les rĂ©jouissances des retrouvailles.

Au niveau de la parentalitĂ©, on vĂ©rifie le dĂ©calage avec les repères occidentaux dans ce domaine. En Ethiopie l’enfant reste avant tout un don de Dieu ; il n’est pas la possession de ses parents. Ces derniers peuvent ainsi se rĂ©jouir de la vie de leur enfant mĂŞme s’ils n’ont pas Ă©tĂ© prĂ©sents Ă  son enfance. Cette parentalitĂ© ouverte, non possessive est le thème du film « Va, vis et deviens Â» et facilite sans doute le recours Ă  l’adoption dans les situations difficiles.

Au niveau de l’enfance, les jeunes peuvent observer les habitudes et les coutumes. Les aĂ®nĂ©s dès l’âge de 5ans portent les plus jeunes ou gardent les bĂŞtes au bord de la route. Les enfants sont ainsi responsabilisĂ©s très tĂ´t. Il n’y a pas de culture spĂ©cifique autour de l’enfant qui doit s’adapter Ă  la vie de la famille. Il y a très peu de jouets, on ne parle pas facilement aux enfants. Ceci explique pour certains le silence de leurs plus proches parents lorsqu’ils ont Ă©tĂ© confiĂ©s Ă  l’adoption. Dans la rue en ville, les enfants sont en mĂŞme temps livrĂ©s Ă  eux-mĂŞmes et Ă©troitement surveillĂ©s par les plus grands. Les corrections physiques sont frĂ©quentes ; les branches des arbres ou les touffes d’orties Ă©tant utilisĂ©es pour fouetter les rĂ©fractaires. Les jeunes, adoptĂ©s tardivement se souviennent, et regardent diffĂ©remment ces enfants.

De l’anthropologieEthiopie2012 1

La recherche de ses origines invite Ă  se questionner, parents et enfants, sur l’histoire de l’adoption en France et sur la façon dont les liens ont Ă©tĂ© traitĂ©s avec les familles d’origine. C’est donc très rĂ©cemment que l’histoire des orphelins a croisĂ© l’histoire de l’adoption en 1926. A cette date on parle de filiation de substitution avec une rupture totale des liens filiaux prĂ©existant Ă  l’adoption. Cette dernière est dĂ©clarĂ©e juridiquement plĂ©nière et les enfants adoptĂ©s apparaissent comme des enfants naturels sur les livrets des familles adoptantes. Cette manière d’aborder l’adoption a encouragĂ© le silence sur les origines dans les familles avec des rĂ©percussions psychologiques importantes pour les enfants, dĂ©couvrant très tardivement la « vĂ©ritĂ© Â»cachĂ©e par un mensonge organisĂ© Ă  leurs dĂ©pens. NĂ©anmoins pour les familles ayant laissĂ© libre l’accès aux origines Ă  leurs enfants, ce système a permis aussi de crĂ©er des conditions de sĂ©curitĂ© et de stabilitĂ© favorables au dĂ©veloppement des enfants et Ă  la qualitĂ© des liens adoptifs.

A l’opposĂ© on assiste aux USA au dĂ©veloppement rapide de Â« l’adoption ouverte Â» ou « open adoption Â». Ce type d’adoption a toujours Ă©tĂ© traditionnel dans certains pays d’Asie comme le Vietnam.

Dans « une adoption ouverte Â» d’un enfant Vietnamien, Claudine Vassas Ă©crit p9 : « tandis qu’AnaĂ«l dans les bras de sa mère adoptive, reprend le chemin de la voiture qui les attend, Mè fait signe Ă  Dominique de lui redonner l’enfant. Elle le lui remet, AnaĂ«l repasse donc dans les bras de Mè, qui le garde contre elle longuement, puis le tend Ă  son tour Ă  Dominique qui le reprend Â»â€¦.   « Car le geste spontanĂ© de Mè, son acte, inscrit l’adoption d’AnaĂ«l dans l’ordre de la coutume telle qu’elle se pratique dans maints pays d’Asie : ce « don d’enfant Â» de femme Ă  femme, dont on avait parlĂ© Ă  Dominique pour me rassurer, mais qui ne peut s’effectuer qu’entre proches. Par-lĂ , il signe aussi le rapport unissant les deux mères entre elles. Â»

Dans ce mĂŞme livre l’anthropologue Agnès Fine Ă©crit page 75 :

« Open adoption. Expression anglaise parce que c’est depuis plus de trente ans cette nouvelle forme d’adoption dans laquelle parents de naissance et parents adoptifs communiquent avant/et ou après l’adoption de l’enfant. L’adoption ouverte des jeunes enfants rĂ©pond Ă  une demande tant des adoptifs que des parents biologiques, au point que, depuis les annĂ©es 1990 les agences traditionnelles qui n’offrent qu’une adoption fermĂ©e, confidentielle et anonyme, ferment les unes après les autres, faute de clients Â»

D’un premier abord cette solution de l’adoption ouverte paraĂ®t plus simple, plus « humaine Â», plus en vĂ©ritĂ©. Elle serait sensĂ©e prĂ©munir des difficultĂ©s rencontrĂ©es dans l’adoption classique, par la possibilitĂ© pour les adultes de communiquer directement entre eux et pour les enfants de rester proches de leur famille d’origine. Mais des aspects importants de cette disposition pour l’adoption restent Ă  Ă©claircir. Combien coĂ»te (les enfants) l’adoption dans ce système ? Comment prĂ©server l’enfant de l’errance entre deux familles ? Comment peut-il se construire sans conflit de loyautĂ© rĂ©activĂ© Ă  tout moment par rapport Ă  sa famille d’origine et Ă  sa famille adoptive ? Et enfin comment le protĂ©ger des conflits entre les adultes Ă  propos de l’argent, de l’éducation… ?

Grâce Ă  la position et l’engagement spirituel d’ERM, notre rĂ©flexion peut se nourrir de l’anthropologie chrĂ©tienne avec ces quelques rĂ©flexions. Le Christ lui-mĂŞme vient au monde par une filiation adoptive, après l’acceptation de ses deux parents, Marie et Joseph. Le CrĂ©ateur prend le temps de la Parole adressĂ©e Ă  chacun. L’enfance du Christ va se dĂ©rouler au sein d’une famille humaine et restera entourĂ©e de silence et de discrĂ©tion : « la vie cachĂ©e Ă  Nazareth Â». Cette rĂ©fĂ©rence Ă  l’évangile nous conforte dans la nĂ©cessitĂ© d’une stabilitĂ© et d’une sĂ©curitĂ© portĂ©e par les deux parents adoptants, mère et père, jusqu’à l’âge adulte. Dans le rĂ©cit de l’évangĂ©liste Luc, chap2, verset 41 et suivant, il est rapportĂ© une Ă©chappĂ©e de JĂ©sus lors d’un pèlerinage familial Ă  JĂ©rusalem. L’enfant de 12 ans devant ses parents inquiets, Ă©voque alors clairement sa filiation d’origine « Ne saviez-vous pas que je dois ĂŞtre dans la maison de mon Père Â». JĂ©sus un ĂŞtre divin et humain, vit lui-mĂŞme cette double filiation, tout en restant soumis Ă  ses parents adoptifs. Dans l’épĂ®tre aux romains chap8, verset 15 l’apĂ´tre Paul parle de l’Esprit de fils adoptif pour tous les croyants. Le chrĂ©tien est donc une personne engagĂ©e dans une double filiation, qui lui permet de trouver une unitĂ© et une libertĂ© intĂ©rieure d’enfant de Dieu. En appui sur cette reprĂ©sentation spirituelle, mĂŞme si les donnĂ©es sont Ă©videmment diffĂ©rentes, le dĂ©veloppement d’un enfant adoptĂ©, pris dans une double filiation humaine, requiert un temps d’enfance protĂ©gĂ©e, sĂ©curisĂ©e et ouverte par la parole sur les donnĂ©es des origines.

De la psychologie

Pour Ă©voquer ces questions nous pouvons reprendre les termes du livre de CĂ©cile Delannoy et Catherine VallĂ©e « Vivre et grandir dans l’adoption, entre appartenances et quĂŞte d’identitĂ© Â».

Le voyage retour organisĂ© en groupe, et selon les modalitĂ©s Ă©voquĂ©es ci-dessus, reprĂ©sente un vĂ©ritable sas de construction personnelle, entre dĂ©s-appartenance Ă  son pays adoptif et rĂ©-appartenance Ă  son pays d’origine ; très clairement les jeunes se constituent et se reconnaissent dans une autre appartenance celle des jeunes adoptĂ©s, noirs de peau, Ă©thiopiens d’origine, français d’adoption, en route vers leur pays d’origine. Cette position leur permet de questionner sans crainte, tout ce qui touche Ă  leurs origines, mais aussi de regarder Ă  distance leur famille adoptive et les liens tissĂ©s avec leurs parents en France. Le groupe sert de support narcissique et d’identification rĂ©ciproque. Quelques-uns ne retrouveront pas de tĂ©moin vivant de leur première enfance, mais Ă  travers les retrouvailles vĂ©cues au sein d’autres familles, ils rĂ©colteront des Ă©motions partagĂ©es pour nourrir leurs rĂŞveries.

Le voyage retour permet un plongeon dans la « source Â» du temps de la première appartenance. Tous les sens sont rĂ©veillĂ©s par le bain sensoriel retrouvĂ© et les ressemblances avec la famille d’origine redonnent du sens Ă  l’apparence physique. C’est le moment attendu et espĂ©rĂ©, source de joie mais aussi de dĂ©placement intĂ©rieur. Se dĂ©couvrir de proches parents mais rĂ©aliser qu’ils sont aussi Ă©trangers Ă  sa propre vie, se sentir Ă©thiopien mais ĂŞtre confrontĂ© aux difficultĂ©s de communication par la barrière de la langue et de la culture….. Seuls les jeunes adoptĂ©s peuvent tĂ©moigner de la qualitĂ© de ces instants comme l’a fait Alem dans le bonus du film « Retour en Ethiopie Â».

Mais le temps du voyage, par le biais des échanges dans le groupe, devient aussi le temps du regard sur la deuxième appartenance, celle de l’adoption. Le choix d’adopter est discuté à travers l’histoire de chacun mais aussi en s’interrogeant sur la nécessité de l’adoption internationale et sur l’intégrité morale des OAA. Certains jeunes s’ouvrent ainsi pour la première fois dans un tel débat grâce au support du groupe et à la distance prise avec leur vie quotidienne.

Ce temps du voyage est donc surtout l’occasion pour chaque jeune de rĂ©flĂ©chir et de se reprĂ©senter, Ă  travers ses deux appartenances revisitĂ©es, son destin d’enfant adoptĂ© qu’il partage avec les autres membres du groupe. « Comme un hamac entre deux arbres Â».

Ethiopie2012

De la psychologie encore

Ce voyage n’est pas sans prise de risque pour le jeune. Les visages parfois angoissĂ©s, les questionnements sur des dĂ©tails de l’enfance et de la filiation, les doutes, les pleurs, les replis, les dĂ©ceptions sont aussi le lot de cette expĂ©rience parfois très dĂ©stabilisante. L’accompagnement proposĂ© permet une Ă©coute de soi-mĂŞme et de ce qui est dĂ©placĂ© en soi dans l’échange avec l’adulte. « Qui suis-je ? Â» Le voyage est aussi une approche de ce vertige identitaire traversĂ© par l’enfant au moment de l’abandon/adoption.

Ce vertige sur l’identitĂ©, jamais totalement compensĂ©, est fortement attĂ©nuĂ© par la restauration d’une identitĂ© « mĂŞmetĂ© Â» dans la redĂ©couverte de son pays, la rencontre avec sa famille, la restauration de la mĂ©moire infantile et le sentiment d’une continuitĂ© possible par-delĂ  les ruptures des premiers liens. Il faut voir la joie des jeunes de pouvoir enfin se promener dans une foule qui leur ressemble, de rendre service Ă  la population ou de serrer dans leurs bras des enfants de leur pays. Cette joie vient aussi attĂ©nuer la culpabilitĂ© par rapport aux conditions confortables de vie en France et au fait de laisser Ă  nouveau son peuple, sa famille, ses origines pour rejoindre cette autre famille qui attend l’autre retour, celui de la France.

Enfin on peut rappeler aussi l’importance du projet par rapport à la construction de l’identité narrative. A peine énoncés et entendus, les éléments de la vie avant l’adoption, en lien avec les sensations retrouvées, viennent construire une nouvelle histoire à se raconter à soi-même, à rapporter à sa famille adoptive et à transmettre à ses futurs enfants. Le grand puzzle des souvenirs confus, reprend un début de formes et de couleurs, qui va donner du sens à la vie dès le retour.

Ces mouvements psychiques ci-dessus décrits vont demander du temps et donc de la patience pour l’entourage dans le moment du retour en France. Des dépressions ne sont pas rares et il est nécessaire de proposer un accompagnement voire une psychothérapie adaptée. Mais sur un plus long terme, grâce à une enquête faite sur les premiers voyages, nous savons que la grande majorité des jeunes retrouve un équilibre, un apaisement dans leurs liens avec leurs familles adoptives et une meilleur confiance en eux.

Conclusion

Il y aurait encore tant de choses Ă  Ă©crire.

Les accompagnateurs peuvent tĂ©moigner de la Joie très particulière liĂ©e Ă  ce voyage. Cette joie est Ă  rattacher Ă  la rĂ©conciliation profonde vĂ©cue par les diffĂ©rentes personnes. RĂ©conciliation de ce frère aĂ®nĂ© hurlant sa libĂ©ration en serrant dans ses bras une petite sĹ“ur laissĂ©e Ă  l’adoption il y a plus de 10ans. RĂ©conciliation d’une grand-mère et de sa petite-fille ; elle a fait un si long voyage elle-mĂŞme, malgrĂ© son grand âge, pour venir embrasser cette enfant partie si loin et ainsi s’autoriser Ă  mourir en paix ; Mais aussi rĂ©conciliation Ă  venir, au travail en chaque jeune, en chaque famille adoptive pour s’accepter soi-mĂŞme et les uns avec les autres.

La joie aussi, et surtout, parce que la vie des enfants a été sauvée.

Docteur Marie-Pierre Labrosse, octobre 2012.

Président Ethiopie 2009 001 3